
L’Europe à l’heure du choix :
rester dans l’illusion ou affronter la réalité
Conférence du ?
M. Marc De Vos -
www.springeurop.eu
Après une année d’humiliations, l’Europe découvre que la conciliation avec Donald Trump n’achète ni respect ni sécurité. Le choix est désormais simple mais vertigineux: subir ou se réinventer comme acteur géopolitique à part entière.
L’Europe fait face à un adversaire qui cherche manifestement à dominer une sphère d’influence choisie, méprise les règles de droit ainsi que les institutions internationales, recourt à la violence brute pour imposer son agenda et poursuit partout des intérêts oligarchiques et nationalistes.
Ah oui, et puis il y a la Russie aussi… Sous Donald Trump, les États-Unis ne semblent plus s’en distinguer
que parce que l’appétit de l’ogre russe se heurte géographiquement à la souveraineté européenne. La volonté américaine de domination sur l’hémisphère occidental, elle, n’entre pas en collision avec l’Europe — sauf au Groenland. C’est là que le Poutine qui sommeille en Trump se révèle… mais de manière encore plus agressive et ouvertement menaçante, et, qui plus est, à l’encontre d’un ensemble de pays avec lesquels les États-Unis partagent toujours le plus important pacte de sécurité mutuelle de l’histoire.
La fin de l’illusion transatlantique
Pour une Europe qui, tout au long de l’année écoulée, a choisi l’humiliation pathétique afin de maintenir
le président Trump du côté européen dans le dossier ukrainien, la réalité qui s’impose à elle est brutale: les
États-Unis sont devenus non seulement peu fiables, mais également désormais hostiles.
Le jeu consistant à rattraper diplomatiquement Washington puis à tenter de le ramener à la raison, à mesure
que ses positions se durcissent, a atteint ses limites. À cet égard, céder aux exigences brutales concernant le Groenland, y compris dans le deal qui s’annonce, pourrait être le prix à payer pour assurer un soutien américain durable à l’Ukraine.
Dans le même temps, l’intervention américaine au Venezuela et le démantèlement inconsidéré de l’ordre
international fondé sur les règles de droit ne feront que renforcer la conviction du Kremlin que la domination
russe sur l’Ukraine est essentielle à sa propre sécurité nationale. Pour l’Europe, le Venezuela et le Groenland représentent une grave dégradation de la relation triangulaire censée permettre le règlement du conflit ukrainien.
Pilule bleue ou pilule rouge
L’Europe se retrouve, en réalité, collectivement face à un choix binaire. Elle peut soit avaler la pilule bleue,
ignorer la réalité et poursuivre sur la voie de l’humiliation, devenant un terrain de jeu pour les grandes puis-
sances tout en gérant son propre déclin géopolitique. Ou elle peut choisir de prendre la pilule rouge, affronter la réalité et reprendre la maîtrise de son destin.
Comme dans le classique de science-fiction Matrix, choisir la vérité plutôt que l’illusion ouvre un terrier de
lapin car l’Europe géopolitique doit simultanément relever trois défis stratégiques: elle ne peut plus compter
sur l’Amérique, elle ne veut pas non plus dépendre de la Chine et elle est, de fait, en guerre avec la Russie.
Bonne nouvelle toutefois: ces défis peuvent être affrontés conjointement, car chacun d’entre eux nécessite une série de mesures similaires: la sécurité géographique combinée à l’autonomie économique et technologique, créant ainsi une sphère d’influence européenne.
Reconquérir la souveraineté européenne
Les recettes ont déjà été décrites dans ces colonnes. Un cercle européen qui renforce l’Union européenne de l’intérieur comme de l’extérieur grâce à des alliances régionales en matière de sécurité; un marché intérieur européen consolidé au service d’une autonomie géopolitique industrielle et technologique; et un protectionnisme stratégique sélectif, destiné à combattre les pratiques commerciales déloyales tout en servant la souveraineté européenne.
Les plans ont déjà été préparés et les instruments conçus sous la première Commission von der Leyen. Le
changement de mentalité consiste désormais à comprendre que ces outils doivent être mobilisés non seulement face à la Russie, mais aussi face à la Chine — et même face aux États-Unis — rapidement et à grande échelle.
Au fond, le choix européen se résume à une question: une masse critique de pays européens est-elle prête à partager sa souveraineté pour mieux la reconquérir? Un noyau d’États membres de l’UE, agissant sous parapluie européen et associé à des pays tiers comme le Royaume-Uni et l’Ukraine, peut résoudre l’équation de l’intégration européenne en approfondissant l’Union, en la rendant plus flexible et en la complétant sans passer par un élargissement formel. Les dirigeants qui se montreront capables de transformer la situation difficile dans laquelle se trouve l’Europe en une avancée décisive pour notre continent répondront ainsi au populisme et à la peur par leur sens politique et leur courage.